Je pense avoir acquis avec l'âge, donc l'expérience, au moins autant de confiance en moi que j'ai perdu de cheveux. Cette notion que les anglo-saxons nomment self confidence est difficile à décrire dans les faits. C'est un mélange évident de confiance en soi, confiance dans son destin, doublé d'une bonne dose d'excès de testostérone "pacifiée". J'ai donné par deux fois la vie à mes enfants, j'ai accompagné par deux fois la fin de vie de mes parents. Je sais où me situer dans la vie. Je pense que j'ai dû passer l'intégralité les différents stades de la pyramide des besoins de Maslow jusqu'en haut pour finalement ne garder que certaines parties utiles. Accompagnant une amie dans les rues de Bruxelles et elle m'a dit ressentir cette présence rassurante à côté d'elle. Cette confiance quasi absolue en soi peut être perçue comme de la vantardise, de l'orgueil ou pire, comme de l'arrogance. Pourtant, j'ai beau avoir confiance en moi, il y a un certain nombre de fois où je ne cherche pas à masquer cette salubre pointe d'appréhension et d'humilité : les premières fois dans les bras d'une femme, lorsque je prends un  bébé dans les bras, en roulant à moto, le 21 octobre 2013 avant de partir à vélo vers le Japon et... en mer.  

Clair obscur dans l'Odet...

Clair obscur dans l'Odet...

En mer, je n'y suis pas tout à fait, je suis dans ce fleuve du sud Finistère. Je glande deux jours dans l'Odet, bien content de d'étaler cette fin de météo pas terrible. Je potasse l'Almanach du Marin breton et les différentes manières de passer le Raz de Sein et la pointe du Raz, tout au bout de la Bretagne. C'est la fin de l'Atlantique et le début de la mer d'Iroise. Je dois contourner cette Bretagne. Là encore, le marin a le proverbe facile : qui voit Sein voit sa fin. Il faut être humble pour passer ces endroits où les courants peuvent atteindre 7 noeuds et lever une mer forte et gênante selon les conditions météos. N'oublions pas que chaque journal TV ne manque pas de prendre des images effrayantes de ce bout du Monde lors des tempêtes hivernales. Les reportages de Thalassa sur les pêcheurs de bar dans les raz ont popularisé cette mer qui peut être violente et mortelle. Edouard Michelin, le PDG du marchands de pneumatiques avait trouvé la mort en 2006. Il était parti d'Audierne, le port où je me rends ce matin.

La descente de l'Odet avec le jusant.

GV comme Le Guilvinec. Quartier maritime du Pays Bigouden.

Lorsque je défait l'amarre de cette bouée dans l'Odet, il est 6h52, les conditions météos sont bonnes. Pas de coup de vent en cours, une météo clémente avec peu de zef le matin. Quelques rafales à 4 Bf sont annoncées avec une mer belle à peu agitée.

Je descends l'Odet au moteur et poursuit ma route gentiment avec les voiles hissées. Entre nous, vu le vent, ça ne sert à rien. J'attache mon harnais et je vais affaler le génois. Il claque au vent, ce qui n'est jamais bon pour la durée de vie des voiles. Contrairement à la grand voile d'origine semi lattée, j'ai pris une grand voile dite full batten. Elle se tient un peu mieux, même si elle a tendance à être un peu plus lourde que celle d'origine. Je la laisse hissée. Après tout avec près de 9 m2 de surface, elle me permet d'être plus facilement vu sur l'eau par les pêcheurs et leurs vedettes qui filent à tout berzingue.
Depuis le début du voyage, je n'ai toujours pas acheté de pilote automatique mais je ne vais vraiment pas continuer comme ça très longtemps. Au moteur, il n'est pas possible de régler le bateau, les voiles et la barre pour qu'il file droit. 

Ça fait près de 3 heures que je navigue au moteur et pour être franc, ça me gonfle un peu. Si j'ai choisi la voile, c'est pour ne pas polluer la planète.
Avec cette nourrice aux trois quarts vide, je devrais faire le plein bientôt. 
J'ai le choix de remplir mon réservoir principal avec le jerrican avec comme risque de mettre de l'essence partout. Je préfère donc embarquer un peu plus d'essence et mets donc le cap vers le Guilvinec.  Ce port de pêche n'est pas vraiment réputé pour la plaisance. Et pourtant ! Je trouve un superbe accueil de Danièle et Bernard qui gèrent le petit port de plaisance. En fait, j'apprends que je ne suis pas au Guilvinec mais à Léchiagat, un quartier de Treffiagat. Je vais acheter du pain et refaire quelques courses. A l'épicerie, j'achète du beurre salé vendu en motte. Waouh, la patronne me le fait goûter, il déchire ! Crémeux à souhait, j'en prends une grande tranche, je l'accompagne de pain et de pâté de campagne maison. Ce commerce de proximité vendant un peu d'épicerie, j'achète des gâteaux secs et du pain. A vrai dire, en écrivant ces lignes, je ne sais plus vraiment si c'était une charcuterie qui vendait du pain, un boulanger qui vendait du pâté et des gâteaux ou un épicerie... Après cette pause dans l'Odet, j'avais besoin de remplir le bac à victuaille et les jerricans d'eau potable.

Asiatrek dans le petit port de plaisance. En face c'est le Guilvinec, je suis géographiquement à Léchiagat un quartier de Treffiagat.

N'étant pas véhiculé, Bernard a l'extrême gentillesse de m'amener directement à la station service à 5 km faire le plein de ma nourrice. Avec mon teint halé et ma barbe façon grand large, j'ai l'air d'un vrai marin ou s'il n'y avait pas la veste rouge à capuche fluo, je ressemble à un vrai SDF. Avec 20 litres plus le jerrican de secours, je suis tranquille.

Je casse la croûte sur le port et remercie les responsables du port tout en déclinant l'offre d'attendre la débarque pour récupérer des langoustines à pas cher. Je dois mettre le cap sur Audierne, dernière étape dans l'Atlantique, près de la pointe du Raz.


Je me détache du ponton et pars, protégé du vent, dans le chenal, la grand-voile est hissée rapidement devant les familles qui se baladent. J'ai toujours trouvé ça classe de hisser la voile rapidement et facilement avant la sortie du port.
Lorsque j'étais gamin, j'adorais faire des coucous aux marins qui partaient, et là, c'est moi qui rends de la main avec un sourire ce témoignage de sympathie.
A chaque fois je m'imagine être un grand marin qui part ou revient de course ou d'expédition. Cette fois ci, dans ma tête, je serais Ernest Shackleton. 
A cette heure ci, les courants de marée me seront favorables pour passer Saint-Guénolé. Je devrais gagner un noeud de vitesse. Une fois le port passé, il n'y a qu'une grande houle et peu de vent. J'attends un peu pour hisser le génois. Oui, le vrai génois ! Le gros génois et pas le solent. J'ai mis du temps à repérer le bordel qu'il y avait dans les voiles. La différence entre les deux ? Grosso modo, le solent, comme le génois montent jusqu'en haut du mat, mais le génois possède 40 % de surface en plus, il dépasse donc le côté du mat, contrairement au solent. 
Le vent s'établit à 3 Bf, C'est à dire qu'il varie de 12 à 19 km/h, les vagues moutonnent très légèrement... En gros, je n'avance pas vite du tout, mes vitesses varient entre 2,6 et 3,5 noeuds. Entre 5 et 6 km/h pour une auto, soit la vitesse d'un piéton...
A tribord, je laisse le phare d'Eckmühl, Penmarc'h, Saint-Guénolé, et toute cette zone mal pavée où je vois quelques vagues déferler... J'ai une pensée pour le copain de ma fille qui porte le prénom de ce saint. Et je souris car c'est un officiel. Un sérieux, un gendre tangible, du latin tangere, que je peux toucher. Pu**** ça file la vie. J'ai le même âge que papa lorsqu'il est parti travailler au Japon 1985. 
Je sais, en évoquant le Japon, je digresse comme quoi, le Pirée à venir ! (Désolé pour ce jeu de mot à 2 francs) Le bulletin météo sur la VHF évoque un fraîchissement du vent, en gros, le vent deviendrait plus fort. M'ouais... Je me traine toujours et il faut que j'attende enfin Audierne pour avoir de légères risées qui m'emmènent à presque 4 noeuds. Waouh ! Ma dernière étape en Atlantique est là. Ensuite, ce sera la bien nommée mer d'Iroise. Je sais que je ne naviguerai pas le lendemain car un coup de vent est annoncé et je veux être en forme pour passer le mythique Raz de Sein.

Des hurlements, des apparitions inexpliquées, des rires déments, des accidents mortels, pendant les 5 années de sa construction, nombreux sont les ouvriers qui perdirent la raison ou la vie à Tévennec.
— documystere.com

Un temps à prendre des images, mais sûrement pas à naviguer et passer le Raz de Sein...

En me baladant dans les rues d'Audierne, je croise Michèle, une ancienne collègue d'Ouest-France à Saint-Lô ! "Qu'est-ce tu fais là Laurent", me demande-t-elle, l'air au moins aussi étonnée que moi de se croiser dans cette pointe bretonne ! "Je remonte mon voilier à Carentan. Audierne c'est l'endroit idéal pour se faire une pause !" Visiblement, Michèle et son mari apprécient Audierne pour son accueil et la beauté de la Pointe du Raz. Je ne vais pas tarder à le découvrir à mon tour. C'est un bel accueil reçu à la capitainerie. Le responsable me donne des conseils sur le port, la météo à venir. Il me propose de m'aider à bien attacher mon bateau et se mue en agent touristique pour vanter ce coin de Bretagne. Dernier conseils pour aller pour faire les courses, acheter du matériel pour pêcher, je le remercie et part à l'avitaillement. J'achète du pâté Hénaff, fabriqué à deux pas d'ici à Pouldreuzic. La météo n'est pas bonne, je m'arrête au bar tabac la Cambuse et achète un briquet à l'effigie du bar. L'ambiance est sympa, il y a du wifi. Génial. Question restauration, le patron ne sert qu'un croque-monsieur correct, mais la bière bretonne est bonne. "Allez, une deuxième pinte de Blanche Hermine, patron..." Je repère un autre plaisancier avec sa veste de quart. Lui aussi doit attendre une bonne fenêtre météo pour partir. Son nom est Frédéric, il se balade avec son Dufour jusqu'à Saint-Malo. Il ne manque pas de ressortir cette phrase déjà entendue sur les pontons : qui trop écoute la météo, passe sa vie au bistrot.

Etre enez hag er beg, eman berred ar goazed...
Entre l’île et la pointe c’est le cimetière des hommes...
— proverbe finistérien

Je reste trois dans le port d'Audierne à attendre la bonne fenêtre météo...

On parle bateau et je monte à son bord. J'évoque l'idée de passer par le Trouziard ou le Petit Raz. Sur le web, je lui montre le texte de l'Almanach du marin Breton.
"Le Trouziard est plus praticable que le Petit Raz quand on veut passer à 3 h, à 4 h, à 5 h de jusant, et aussi quand la houle est un peu forte ; mais le Petit Raz est plus avantageux et rend grand service lorsque, venant du S.E., on veut franchir le raz mal- gré une grosse brise de E., de N.E., ou même de N. Dans ce cas-là, c’est le seul moyen pour une chaloupe sans pont d’éviter les gros clapotis du grand Raz et les méchants paquets de mer du courant..."

 Je lui détaille ma navigation et tombons d'accord uniquement sur la fenêtre météo. "C'est le 22 ou rien, avant c'est du nord, après c'est du nord..."   Frédéric me déconseille clairement ces deux passes du Trouziard et du Petit Raz. "Tu prends le raz à l'étale, c'est plus simple que les espèces de trous de souris dans lesquels tu veux t'engager. Tu n'as pas le Pilote côtier ? Tiens, regarde sur le mien !"  Iphone en main, je me transforme en pirate et photographie les différentes pages du pilote côtier concernant le Raz... dont l'alignement au 327 du fameux phare de Tévennec. Je continue ce travail de pirate copiste avec les conseils de navigation dans le chenal du Four qu'il me faudra embouquer lorsque je repartirai de Brest pour passer en Bretagne Nord et ainsi retrouver la mer de la Manche. Frédéric  conseille de ne pas m'inquiéter.
J'affirme ne pas être très superstitieux, mais à titre préventif, j'achète quand même un drapeau breton que je vais installer à tribord. Là encore, je respecte la règle, installé à bâbord, il signifierait que j'ai un Breton à bord. Je sais, ce n'est pas le cas, car je suis seul. J'envoie une photo de mon Gwenn ha du à Guénolé. 

Jour J. Il est 9 h 15 lorsque je manoeuvre. J'ai le temps d'arriver à la voile à l'étale devant le raz. Pour faire simple, le Raz, c'est un gros courant que vous devez prendre dans le bon sens et au bon moment ; c'est à dire lorsque le courant commence à aller dans la même direction que vous. Je suis à peine a un demi mile de mon point de départ que je me fait frôler, d'un peu trop près à mon goût, par l'Enez Sun III.

Cette vedette assure les liaisons entre Audierne et l'île de Sein et je me fais blackbouler par son sillage ! Merci beaucoup pour les petits ! A la VHF lui fait remarquer que ce serait sympa de respecter un peu plus les petits bateaux en ne passant pas trop près !  Bref, ça me stresse un peu. Je tire un long bord et essaye de repérer ce que font les autres voiliers présents. Je tire un second bord, pas très net... Les autres voiliers, plus affutés, effectuent un meilleur cap que moi. Compte tenu de l'heure estimée de la renverse du courant et de la vitesse de mon voilier, j'allume le moteur et le laisse à 40 % de régime. Tout de suite mon cap est nettement plus joli. Il est fortement conseillé d'avoir le moteur démarré pour passer le Raz, ça tombe bien.

Le passage du Raz de Sein immortalisé par la webcam...

J'avais estimé le passage vers 13 heures du Raz de Sein au niveau du phare de la Vieille et je suis légèrement en avance lorsque la webcam immortalise mon passage. Ce n'est pas une science exacte, mais je préférais prendre un peu de marge car le courant venant face à moi juste avant la renverse était plutôt faible .Je précède un voilier qui n'utilise que son moteur et une poignée d'autres bateaux qui me dépasseront sans coup férir après le raz. Avec mes 6,2 mètres de longueur, je suis un petit bateau avec une vitesse limitée. Je passe le Raz à près de 4 noeuds sur un filet de gaz avec principalement le vent comme moteur. Ma stratégie de passage n'a pas été des plus efficaces. J'ai une allure de petit largue alors que d'autres voiliers ont fait le choix d'aller un peu plus loin pour se retrouver sur une allure plus portante et légèrement plus rapide. C'est le cas de cet Archambault Surprise par essence plus rapide qui me dépasse au loin sur bâbord.

Je croise le Diam 24 de Bernard Stamm, sponsorisé par les Cheminées Poujoulat. L'équipage me salue.

Mon appareil photo est sorti et après avoir immortalisé le phare de la Vieille et la tourelle de la Plate, (une diagonale ouest que je passe par l'Ouest), je croise le Diam 24 de Bernard Stamm. Mais il n'est visiblement pas à bord. L'équipage me rends mon signe de main. Je suis content ! 
Me sentant vraiment en sécurité, je coupe le moteur. Une longue houle m'emmène à 3 noeuds au niveau de la point de Pen Hir, près de Camaret. J'approche doucement de l'entrée de la rade de Brest et le rythme va s'accélérer selon la carte des courants. Changement de cap, j'ai presque le vent dans le dos. J'ouvre mes voiles et avec les courants, j'arrive à grimper à 7,6 noeuds. Mon record de vitesse est battu. Déjà, je commence à reconnaitre le trait de côte de Brest. Voilà ! Ouf, j'y suis. Avant d'être trop près de l'entrée, je prépare mon atterrissage dans le port du Château : je mets les pare-battages m'engage vers le port. 
Tout au bout du ponton visiteur, je reconnais le Dufour de Frédéric, déjà arrivé depuis quelques dizaines de minutes. 
L'arrivée est toujours belle après le passage du Raz et si j'avais eu un bière, je l'aurai probablement siroté le sourire aux lèvres... Quant aux performances, elles sont bien moyennes : 39 milles en 8 h 48.

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