Brasserie alsacienne pas vraiment typique...

A bord d'un petit bateau comme le mien, l'arrivée au port est toujours simple. Enfin, souvent simple. Comme il est motorisé par un hors-bord, il peut se manoeuvrer aisément et pratiquement tourner sur lui même. Au port du Château, mon arrivée a été simple. Mais la vedette en bois gorgée d'eau que j'ai poussée doucement avec la gaffe pour me plaquer contre le quai est bien malade. J'appuie avec le doigt contre une membrure et un genre de jus noir coule... Ouch. 
Je profite d'un peu de temps de libre pour rectifier mon amarrage et ranger le bateau. Mine de rien, il faut que je fasse attention à ranger le bazar, car une demoiselle  va me rendre visite. Eh oui, je suis un jeune vieux papa d'une grande fille qui a 24 ans au moment où j'écris ces lignes.

Adeline vient en toute fin d'après-midi sur le port. Elle est en stage à Brest et ça fait un moment que je ne l'ai pas vue, un petit restau s"impose. Après avoir tourné pratiquement une heure en voiture, nous finissons par débouler dans une taverne... alsacienne. Je regrette vraiment que le Mc Guigan's, ce pub irlandais que m'avait fait découvrir Alan Le Tressoler soit fermé. Cette ambiance et toutes les personnes rencontrées là-bas m'avaient marquées.

Deux tacauds au barbecue... sur le catway.

Le lendemain midi, pour sa pause déjeuner, ma fille me rejoint sur le bateau. Il fait beau et j'ai allumé le... barbecue. Il y a chez moi des gênes de manouchitude et la présence à bord de ce petit barbecue n'est pas fortuite. Je l'avais acheté dans une épicerie brocante plus ou moins fermée sur la route d'Irancy et je m'étais fait la promesse de m'en servir au bord de l'eau ou en voyage à vélo. Je l'avais bien allumé une fois le long de la Vire, mais jamais au pied du catway. 
La promiscuité avec les promeneurs en surplomb est l'une des particularités, un peu dérangeante, du ponton visiteur du port du Château. Le long de la digue, une foule de personnes regarde instinctivement, en contrebas, ce qui se passe sur les bateaux. Le spectacle qu'ils voient ce midi fait rire quelques uns. "Ah bein ça va, vous êtes bien installé ? On peut s'inviter ? ", me lance une famille de passage à la vue de mon barbecue qui fume.  Contre la grille, deux tacauds se dorent la pilule sous le soleil breton. Le tacaud est un petit poisson prédateur côtier qui se conserve plutôt mal. J'ai l'avantage à Brest d'avoir tout le poisson frais à volonté et à prix réduit. J'ai sorti le gaz et je prépare les légumes poêlés. 

Après le repas, je laisse ma fille retourner à son stage et vais prendre le café avec Frédéric sur son Dufour. Lui doit attendre quelques jours un de ses amis pour aller se balader vers Saint-Malo et revenir. Il évoque mon passage du Raz de Sein.  "A un moment, je me suis dit que tu avais ton moteur allumé pour réussir à suivre un près serré aussi net", assure Frédéric. Je confirme la chose. À ma décharge, j'ai tellement entendu de légendes sur le Raz que j'avais un peu flippé. À contrario, je n'avais que peu d'exemples en tête de problèmes lors du passage du chenal du Four. Cette passe au Nord de la mer d'Iroise est empruntée lorsque l'on passe entre la Pointe Saint-Mathieu et l'archipel de Molène pour remonter vers la mer de la Manche.
Là aussi je prends les conseils à la lettre pour appréhender le chenal sans peur. Frédéric me conseille de me passer la nuit à Camaret avant d'envisager de remonter cette passe. Je le remercie encore de ses conseils et lui souhaite un bon week-end.  
Ma fille repart ce soir pour la Normandie, je ne veux pas rester au port et j'ai une bonne excuse. Un reportage dans Voiles et Voiliers sur les trésors de la rade de Brest m'avait donné envie d'aller m'y balader.

Je prépare mes amarres et la gaffe et me dégage de ma place et chemine au milieu de tous ces grands bateaux. Le ponton visiteur accueille vraiment de beaux bateaux. A quelques rares moments, j'ai eu la chance de monter sur ces grandes unités qui sortent un peu de l'ordinaire. Il y a eu le Galapagos 43 d'Alan Le Tressoler dont j'ai sablé et caréné les 12,80 m de coque. Même si je n'ai pas embarqué avec lui, j'ai encore appris un peu plus. Et puis il y a eu le Grand Pha de Bertrand et Marie-Hélène. Un catamaran Wharram Tikki de 46 pieds de long avec... deux mats et une voilure de jonque. PHA, comme Paix, Harmonie, Amour. De vrais artisans qui ont construit le bateau de A à Z avec de belles machines à coudre industrielles à leur bord. Je vous souhaite de belles balades les amis avec vos beaux bateaux.

Un SNLE de la classe Triomphant appareille de l'île Longue.

La rade de Brest est une vraie découverte pour moi, elle va devenir un terrain de jeu. Compte tenu de l'heure de mon départ, je me contente d'une brève navigation, je ne sais pas encore où... Le vent d'Ouest est soutenu et Asiatrek file à près de 6 noeuds vers l'ile Ronde.

A tribord, un peu au loin, une vedette de la gendarmerie maritime va dans la même direction que moi et à la même vitesse. Tiens. Bizarre. Elle se rapproche un peu, j'allume donc ma VHF et écoute sur le canal 16. R.A.S. Quelques minutes plus tard, j'aperçois un monstre d'acier au loin. Argh, un SNLE, sous-marin nucléaire lanceur d'engins est en train d'appareiller de l'île Longue. Waouh. j'ai beau avoir visité le Redoutable à la Cité de la Mer, je suis toujours impressionné de la taille de l'engin. Je viens de comprendre que la vedette de la gendarmerie me surveille. Ooops. N'ayant pas envie de les emmerder, je mets le cap vers la prochaine anse, celle de l'Auberlac'h, entre la pointe de l'Armorique et celle de Rozegat. Je fais un petit signe de la main pour m'excuser, ils me rendent la politesse et virent de bord. Discrètement, j'immortalise la rencontre avec mon téléphone. L'image est un peu pixellisée.

Mouillage visiteur : 10 euros. Bref.

Je suis donc situé à Plougastel Daoulas, je bulle et mouille dans la zone à priori réservée aux résidents. Je n'ai pas vraiment le courage de sortir l'annexe, de la gonfler et de ramer vers le bar qui à l'être d'être assez sympa sur tribord. Je glande sur Internet car j'ai repéré des prix intéressants sur un magazine : le pilote automatique ST 1000 + à 359 euros, une VHF fixe ASN à 139 euros. Je commence à préparer la longue navigation qui me fera naviguer de Bretagne vers les Iles anglo-normandes, probablement Guernesey, avant de retrouver ma Normandie natale. Ce pilote auto sera indispensable pour faire une pause en navigant. 
Le lendemain matin, deux cerbères d'une soixantaine d'années viennent me faire la leçon et me taper 10 euros de mouillage visiteur. Quoi ? "Vous n'aviez pas à vous installer là, c'est réservé aux résidents. Il fallait vous mettre sur les coffres à l'entrée",  assure le plus petit. Il a un carnet à souche en main et un caisse. Il me réclame encore 10 euros. J'ai envie de les envoyer chier. 10 euros de quoi. Vous êtes qui les gars ? Vous n'avez pas de truc un peu officiel et votre carnet a souche ne comporte aucun tampon ! Les deux vieux cons finissent par se barrer lorsque je leur file leur pognon... Même aujourd'hui, en écrivant ces lignes, je regrette d'avoir payé. Question de principe. 

Trois lieux suicidaires...

Plusieurs endroits me tentaient pour me reposer et profiter du bord de l'eau et du beau soleil breton, (si, si, en ce mois de mai, c'est juste top le climat en Bretagne), j'avais repéré plusieurs endroits dans l'Aulne où se trouve le cimetière des navires de Landévennec. Avec un vent favorable, mais faible, je chemine vers l'Aulne avec ma ligne de traîne sortie. J'espère bien attraper quelque chose. Ma vitesse d'évolution est faible, à peine 3 noeuds.

Un peu avant le ban du Capelan, j'attrape trois lieux noirs et deux maquereaux. Je relâche les plus petits et garde le gros lieu et un maquereau. Ils m'apporteront un peu de viande fraîche. Même s'il est vrai que grâce à ma fille, qui a trimballé son vieux dans les zones commerciales, j'ai pu refaire des courses facilement : je peux donc tenir plusieurs jours en autonomie. Dans le coffre dédié à l'avitaillement, plusieurs paquets de biscuits, des conserves de légumes, des pâtes en cuisson 3 minutes et des rillettes de chorizo Hénaff.

Vous, Français, vous vous battez pour l’argent. Tandis que nous, Anglais, nous nous battons pour l’honneur !
Et Surcouf répliqua :
Chacun se bat pour ce qui lui manque.
— Robert Surcouf, à un officier de la Royale Navy
Le croiseur Colbert, célèbre pour avoir emmené De Gaule aux Amériques puis pour avoir servi de musée à Bordeaux.

Le croiseur Colbert, célèbre pour avoir emmené De Gaule aux Amériques puis pour avoir servi de musée à Bordeaux.

A l'approche du méandre de l'Aulne, j'aperçois les silhouettes de ces fiers vaisseaux de la Royale en attente d'être démantelés. Avec le courant et le vent qui va être à contre lors du changement de bord, je suis contraint de rallumer le moteur.
Asiatrek évolue enfin dans ce lieu chargé d'histoires de mer. Je reconnais le plus gros des bateaux présents, c'est le croiseur Colbert, il a été lancé en... 1956. C'est donc un vieux mais majestueux bateau que je découvre pour de vrai. C'est un grand bateau par rapport à la flotte actuelle de la Marine Nationale : 181 mètres. Bien sûr, le Charles de Gaule mesure 262 mètres, mais les BPC de type Mistral, les seconds plus grands bâtiments ne mesurent que 18 mètres de plus que le Colbert.
S'il a été été désarmé en 1991, il est devenu entre 1993 et 2006 un bateau musée très fréquenté à Bordeaux. Faute d'avoir les moyens de l'entretenir, il a été rapatrié à Landévennec. Le bateau avait accompagné De Gaule en Amérique du Sud, mais aussi au Québec, là où il avait déclaré "Vive le Québec Libre"... 
Le Colbert a participé à la première guerre du Golfe en faisant partie de l'escadre qui a accompagné le Clémenceau... Depuis mon passage, le vaisseau est reparti à Bordeaux, pour y être démantelé. 

A gauche, l'aviso escorteur enseigne de vaisseau Henri, à droite, l'avison Détroyat, des transbordeurs Ariel. Au fond, des P400.

Pour la petite histoire, l'aviso Détroyat (2e en partant de la gauche sur l'image du dessus) a eu l'honneur de transporter les cendres de Jean Gabin pour les disperser en mer d'Iroise après son décès. Jean Gabin, ancien Col Bleu avait participé à la libération de la France, comme second-maître fusilier-marin.

Seconde petite histoire, beaucoup plus personnelle, je voudrais rendre hommage à Victor Bidot, un autre Col Bleu bien connu des Saint-Lois. Mon cher Victor, je n'oublie pas ces petites anecdotes de la guerre, racontées devant un café, ni cette histoire de la Tapageuse dont tu m'as si souvent parlé.

Victor Bidot, vu par Wit, le dessinateur Saint-Lois.

Juste derrière l'aviso, se trouvent trois patrouilleurs. Et franchement, j'avais un peu peur en reconnaissant les cheminées caractéristiques de ces patrouilleurs P400, de lire le nom de la Tapageuse, oubliée dans cette anse, en attente d'une destruction. Ce bâtiment de près de 55 mètres, dont la ville de Saint-Lô était marraine, n'est pas là, contrairement à la Railleuse et à la Boudeuse.
La Tapageuse, à laquelle j'avais consacré quelques articles dans mes journaux, vit une seconde jeunesse. J'ai lu par la suite qu'elle avait été rachetée et revendu au Gabon. Sous le nom de capitaine de vaisseau Paul Bivigou-Nziengu, elle continue de faire tourner les 8.000 cv de ses deux gros moteurs diesel...

Puisque l'on est dans les confidences et l'anecdote, je vais vous narrer une bien belle... Un chef tendait souvent le journal concurrent chaque matin en marquant les articles que je devais avoir repris dans ma propre édition.

Ce jour là, un papier d'initiative sur les traces de la guerre, visibles sur la maison de Jules Guilbert, un illustre Saint-Lois, avait été publié chez les copains. Je me refusais à repomper le sujet et en discutant de cette frustration avec Victor, devant un café, il m'avait dit tout de go : "Tiens, viens voir des traces de combats faites durant la Libération. Je vais te montrer des trous de balles..."  J'avais donc eu le droit à une visite des poteaux d'étentes à linge de Victor Bidot, garantis fin des années 1930, pour certains criblés d'impacts de balles.
Sur la photo parue dans le journal, Victor se penchait bien en avant et montrait les impacts des projectiles utilisés pendant les combats. Avec son accord, j'avais marqué en légende : "Victor Bidot montre ses trous de balles !"  

C'était pour la petite histoire... Revenons à notre balade sur l'Aulne. Je remonte jusqu'au pont qui traverse la rivière et repère ce petit restaurant qui a l'air sympa. J'affale la grand voile et prépare le mouillage. Je laisse filer l'ancre, la chaîne et pratiquement tout le câblot. J'attends et prends des repères pour voir si le bateau bouge. L'ancre a tendance à chasser doucement ; comme si elle n'arrivait pas à tenir sur ce fond. Je remonte mon mouillage plein de boue et tente de me raccrocher. Bof, une heure après, je ne suis pas tout à fait convaincu de ce coin. C'est dommage. Je repars en direction de l'anse de Landévennec et essaye de mouiller au plus intelligent des endroits : celui où le courant semble moins important et le fond correct. Je laisse filer le mouillage, ça à l'air de mieux tenir. Oui, ça tient. Je suis installé entre le Colbert et deux frégates un peu plus loin. Tranquille !
J'ai récupéré un lancer à Brest et je m'entraine à pêcher avec un espèce de leurre en plastique sans succès.

Mouillage près du Colbert...

Je profite du lieu pour installer Internet. Depuis ma balade vers le Japon, j'ai acquis un petit boitier internet que certains appelleront box portable. C'est pratique. Je la glisse dans un boîtier étanche Pelicase et la hisse en haut du mat à l'aide de la drisse de spi. Bien entendu, je peux la récupérer facilement avec une petite garcette attachée à l'autre bout. Cette astuce me permet de capter vraiment mieux Internet que si le boitier était installé dans le cockpit. 

Après avoir vérifié à nouveau la tenue de mon mouillage, je me couche avec ce ciel étoilé que j'aperçois depuis le hublot. Ma fille m'envoie des photos du concert de Placebo auquel elle assiste, ça devait être chouette. Vivement que l'on se refasse des soirées festives. 
Je me lève et profite du spectacle offert par ces vieux bateaux. J'ai gonflé l'annexe mais j'hésite à monter à bord du Colbert. 
Pierre-Henry Muller, sur son blog http://www.boreally.org spécialisé dans "l'archéologie de notre récent passé" est monté à bord. Voilà quelques images qu'il a prises lorsque le Colbert était à cette époque flanqué des escorteurs d'escadre Duperré et Galissonnière.

Un petit voilier de 5,5 m dont je ne connais pas le type. Kelt 5,5, Forban MK2 ? 

 Après une journée de pêche sur le bord de l'Aulne, hélas infructueuse, je profite du soleil de fin de journée pour nettoyer le pont du bateau, presque comme un mousse. La différence ? Ils briquaient leur bateau, avec une brique. D'où le nom. Vu le polyester de mon engin et sa relative fragilité, j'y vais à la brosse en chiendent, au savon d'Alep et je rince avec un peu d'eau douce pulvérisée. 
Une tartine de rillettes de chorizo me sustentera pour la soirée. Je regarde l'un de mes films favoris : Master and Commander en version originale pour la première fois : "Sable et coquillages du début se transforme en sand and broken shells..."
Le lendemain matin, je relève le mouillage et fait la course avec les quelques bateaux présents. Je dépasse aisément le petit caboteur de 5,5m bleu à tribord, et je me fais déposer littéralement par un Tricat 22. La hiérarchie est respectée, même chez les petits bateaux.
Je reviens au port du Château et vais me balader avec Frédéric. Encore hélas, le Mc Guigan's est fermé. Décidément, je n'ai pas de bol. Je pars récupérer mon pilote auto et la VHF fixe et l'installent dans l'après-midi. 

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