Une navigation de nuit, quoi de plus magique ? La voie lactée qui se découvre bien plus qu'à terre, aucun bruit, si ce n'est le léger chuintement du pilote automatique. Je garde un souvenir ému de ma première navigation de nuit entre Viveiro et la Corogne à bord de Samsara fin 2012 avec Alex Drinkwater.
Tiens, même l'entrée dans la rade de Lorient de nuit avec les Glénans était juste magique. 
A plusieurs reprises, j'avais effectué des départs ou des atterrissages de nuit en duo ou en solo, mais ça n'avait rien à voir en terme de sensations.
Le retour depuis les Pays-Bas s'est effectué à la faveur d'une fenêtre météo courte : du vent d'Est, ce qui est plutôt rare, même fin août dans ce coin d'Europe où les vents de Sud Ouest dominent...  Et puis j'ai eu pétole, avec des brumes de chaleur le long de la côte belge jusqu'à Dunkerque. Mais je reviendrai plus tard sur cette balade familiale, le retour d'Amsterdam avec Fred Actisphère, laissé à Dunkerque et Laurent One Chaï, avec qui j'ai passé le week-end à Boulogne.

A vrai dire, ma première intention était de faire la route directe Boulogne / Carentan. quelque 140 MN et 36 heures de navigation a minima. J'avais regretté de ne pas l'avoir fait à l'aller : vent sud-ouest à F4, même direction que la houle. A vrai dire, je m'étais dégonflé, je ne me sentais pas en super forme, pas assez reposé, pas assez prêt mentalement, pas assez amariné (c'était ma première sortie de l'année.
Je suis le capitaine de ce bateau, je suis le seul à décider et donc le seul à assumer les conséquences d'un mauvais choix. 

Au retour, j'avais accumulé plus de 800 miles au compteur, bien amariné, bien prêt et pourtant, je me suis résigné à faire de courtes étapes. Après un BMS, la mer était quand même un peu hachée au sortir de Boulogne et le pilote avec cette allure de largue...

Après un BMS, la mer était un peu hachée au sortir du port de Boulogne-sur-Mer.

Je suis parti avant l'horaire de renverse de marée de Boulogne d'une grosse demie-heure, la pleine mer était à 10 h 37, j'ai quitté le ponton à 12 h 20, préférant bouler (pousser) un peu de courant mais gagner un peu de temps. Au bout de deux heures, le courant a fait son oeuvre et je suis passé de 3,7 noeuds à 4,8 noeuds et j'ai atteins mon rythme de croisière à 6,2 noeuds d'Etaples à hauteur de la Baie de Somme. Ma vitesse a ensuite baissé à 5 puis 4,5 noeuds, mais j'ai rallumé le moteur à l'approche de Dieppe pour soutenir ce vent faiblissant. Il était plus de minuit lorsque j'ai atterri à Dieppe. Vitesse moyenne : 5 noeuds. Bien entendu, il s'agit d'une vitesse GPS, une vitesse fond.

Un point fixe sur la mer permet de mieux appréhender la force des courants comme ici près du cap Blanc Nez.

Pour résumer grossièrement, dans la Manche, les courants s'inversent toutes les 6 heures et filent plutôt parallèlement à la côte et selon les coins, les courants peuvent aller TRÈS vite ! Par exemple jusqu'à 12 noeuds, au niveau du Raz Blanchard, entre Aurigny et le Cotentin lors des marées d'équinoxe. J'avais effectué une pointe à 11,6 noeuds lors de mon passage de Guernesey à Cherbourg, et encore, ce n'était qu'un coef de 82.

Au port Jehan Ango de Dieppe J'ai préféré laisser un peu de temps, dormir et attendre la prochaine renverse. Je suis parti à 12 h 10 de Dieppe et arrivé à Fécamp à 18 h 28, ce qui a fait une moyenne plus honorable encore à 5,2 noeuds. Moins de distance à parcourir, donc moins de soucis de renverse du courant.
Au port de Fécamp, la capitainerie m'a autorisé à rester 6 heures gratuitement. Sympa ! Je suis allé à l'avitaillement et j'ai dormi le temps de la renverse.
Je savais que ce départ le 30 août vers l'Ouest et mon port d'attache comprenait un certain nombre de paramètres : le vent était un F3 faiblissant, l'heure de départ pour éviter de bouler du courant était près de minuit, je n'avais pas vraiment de solution d'atterrissage sympa en cas de besoin, ne voulant ni arriver au Havre, ni sur la côte du Calvados et il me fallait arriver avant 13 h 15 devant l'écluse du Haut-Dyck pour rentrer à Carentan... 

Chaque départ est moi l'occasion de nourrir une certaine peur intérieure. Le niveau de stress est graduel. Je garde cette pointe d'appréhension lorsque je largue la dernière haussière. Une légère inquiétude me gagne lorsque je manoeuvre dans le port. Arrivé dans le chenal d'accès, je ne suis pas rassuré et, par moment un début d'angoisse m'envahi lorsque j'arrive dans une zone moins protégée des éléments. Je pars à 23 h 05, histoire de grappiller quelques minutes. Je laisse passer le gros bateau de pêche qui sort du bassin à flot, après tout, ils ont du taf. La houle n'est pas très forte dans le chenal d'accès, j'aperçois les lumilite posés sur les bouchons des pécheurs postés en hauteur. Je laisse derrière moi le sémaphore du Cap Fagnet et mets le cap au 249. Face à moi, il n'y a pas d'obstacle. 
Mes 4 batteries de 70 AH sont pleines, je me décide à mettre le pilote automatique. Comme à l'aller, je ne verrais pas l'aiguille creuse chère à Maurice Leblanc, ni l'arche d'ailleurs. 
J'ai longtemps cru que je pourrais arriver à l'heure : bien aidé par le courant j'ai été trompé par Navionics dont l'ETA, estimated time of arrival, m'indiquait un bien optimisme 10 h 30. Je marche à 3 noeuds, puis la vitesse chute doucement, le génois claque. Le vent faiblit vraiment, un petit f2 pas assez puissant ; je me résous à remettre l'hélice du Yam à l'eau et le démarre. Bien harnaché, je monte sur point et affale le génois, je règle la GV qui capte un bien faible vent de travers. J'ai deux bonnes heures tranquilles à tirer avant de croiser les cargos qui vont vers Antifer ou embouquer vers Le Havre.

L'AIS est pour moi indispensable...

Pour ma propre sécurité, j'ai investi dans un AIS. Pas seulement un récepteur, mais aussi un émetteur de classe B. J'ai d'abord utilisé le fameux Matsutec HP33A, qui m'a lâché à l'aller à... Boulogne. Un peu dégoûté, j'ai laissé passer un BMS en me rendant à... Boulogne Billancourt. Chez un marchand ayant pignon sur rue, Discount Marine, j'ai investi dans un transpondeur AIS classe B. Je suis venu avec mon Mac sur lequel j'ai OPEN CPN et le revendeur m'a montré les branchements. Nickel.  Je ne me serais pas vu continuer ma route sans. C'est un outil qui devrait être obligatoire pour tous les bateaux à partir du semi hauturier. ( De 6 milles à 60 milles d'un abri). 
Pour résumer, vous voyez les bateaux équipés et êtes vu des cargos et bateaux équipés. Sur OPEN CPN, les routes de collision sont calculables et vous savez quand aura lieu l'accident. Attention, ce n'est pas la panacée et ne remplacera jamais une veille visuelle. De nombreux bateaux de pêche le désactivent pour ne pas être repérés de concurrents. En fait, je devrais plutôt dire que sur la route, je n'ai repéré que trois bateaux en action de pêche et identifiés comme tel. 

Veille visuelle assurée à 360 degrés, je me décide à dormir. Une pause de 20 minutes, même si je n'ai pas envie de roupiller, je me force. Réveillé par la sonnerie du téléphone, je retourne dehors et regarde. Rien, si ce n'est la nuit ne passe. J'essaye de réaliser quelques images de nuit en pose longue, mais ce n'est pas probant.
Je me remets devant l'ordi et commence à repérer des cargos au mouillage. OPEN CPN me les fait sonner. Pour utiliser une formule que vous, terriens et lecteurs utilisez beaucoup (moi aussi avant), ils ont jeté l'ancre dans une zone qui s'appelle LE HAVRE ANCH. Anch comme anchorage. En réalité, ils n'ont pas jeté l'ancre, ils ont juste mouillé. Ce sont tous les points rouges que vous voyez sur la carte. 
Je continue sur le cap que je me suis fixé en coupant légèrement cette zone. Les cargos au mouillage sont comme des grandes cathédrales de lumières. repérables de loin, il ne présentent pas de danger. 
 

Le Mein Shiff 5, de TUI...

Mes rythmes de sommeil / veille sont réguliers, 30 minutes de pause, 10 minutes de veille. J'ai laissé mon ordinateur en permanence branché. La VHF est en veille sur le canal 16. Je regarde l'heure, il est 3 heures passées : je suis en forme.  La vitesse est assez grande, le moteur a petite vitesse, je file pourtantà 6 noeuds dans une mer d'huile. Il n'y a plus de vent, enfin, il n'y a plus que le vent produit par le déplacement du bateau. Je pars roupiller de nouveau et je laisse juste 20 minutes sur le minuteur de l'Iphone, car un bateau mal identifié par l'AIS est en approche. Il bat pavillon Maltais. Je reconnais le symbole TUI, c'est le Mein Shiff 5, un paquebot de 300 mètres de long avec près de 1200 personnes à bord. OPEN CPN me dit qu'avec mes 7 noeuds de vitesse (le courant est au maxi) je vais le toucher s'il ne change pas son cap. Prudemment, je baisse le régime du Yam. Une fois le risque d'évitement confirmé, je remets un régime de croisière. Dans son sillage une odeur de fuel lourd empeste la mer...


Les dernières pauses sont l'occasion de confirmer l'optimisme de Navionics. Les courants se sont inversés. En 2012, une monitrice des Glénans avait coutume de s'esclaffer baisé, baisé, baisé... en cas de manoeuvre loupée pendant mon stage. Elle rajoutait un tréma sur le I pour être moins inconvenante. Baïsé, baïsé, baïsé... Je le suis baïsé. Le courant se renverse et je suis obligé de régler mon cap plus au sud pour éviter de me trainer à 2 noeuds. Je vois l'opportunité de rentrer à 12 h 30 s'estomper. Je devrais attendre la prochaine marée pour retourner à Carentan. Eh oui, la Baie des Veys est le paradis du phoque veau marin où le voilier imprudent n'a plus, lui aussi, qu'à attendre bêtement sur le ventre que l'eau remonte... Vu la vitesse, je mets ma ligne de traîne à l'eau à hauteur de Port-en-Bessin et mets le cap un peu plus au nord vers les iles Saint-Marcouf tandis que le soleil se lève.

Le long de la côte, la brume règne en maitre et je dois rester à surveiller les petits chalutiers qui sortent pêcher. D'ailleurs, ça mord, je remonte deux petits maquereaux que je rejette à l'eau, puis, un gros se décide à mordre le raglou de 12, un genre de petit poisson nageur qui termine mon bas de ligne. N'ayant pas envie de pêcher plus que ce que dois manger, je rentre la ligne. 
 

Après une nuit de navigation, je me suis offert une pause au mouillage, aux iles Saint-Marcouf.

Vers 13 heures, je sors mon ancre et mouille devant l'ile du Large et son fort. Avec l'ile de terre, elle forme les Iles Saint-Marcouf. A l'estime, j'ancre près de la zone des 4 mètres de profondeur, mais c'est étrange. J'ai l'impression d'avoir mal réussi mon mouillage. Trop de chaine, trop de câblot sont dans l'eau. Le courant me mets trop près d'une zone plus dangereuse avec ses rochers affleurants. Alors que je m'apprête à refaire mon mouillage, un pneumatique de pécheurs s'arrête et me lance : "vous êtes combien ?" Je suis seul ! L'un des deux pécheurs amateurs venus de Ravenoville me tendent un superbe bar.

Utah Beach, au soleil couchant...

Utah Beach, au soleil couchant...

Chouette. Je les remercie et propose au camarade Régis, à bord de Jaoul, de le déguster avec lui. Un peu plus loin, les pécheurs offrent deux bars aux plaisanciers sur leur vedette. Ouf, ça tombe bien, ils décident de dégager de la bouée. ! Je saisi l'opportunité et démarre le moteur : génial. Je prends l'une des aussières installée à la pointe du bateau et effectue un atterrissage sur la boué de toute beauté. Je ferme les yeux et me fait bercer.
Lorsque je me réveille, un catamaran anglais que j'avais croisé à Dieppe est venu se mettre à mes côtés. Je ne connais pas sa destination finale, quant à moi, je me prépare à partir. A 20 h 30, les portes s'ouvrent à Carentan. 

Je remonte le chenal, puis le canal sous le soleil couchant. A Tribord, le long ruban de la plage d'Utah Beach se dessine... Je passe l'écluse de nuit, j'atterris à ma place habituelle. Ma première nave de nuit se termine... de nuit.

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