Je quitte mon mouillage du Jaudy de bonne heure. Le soleil se lève et les nuages semblent me souhaiter bonne chance. En tout cas leur forme et leur multitude me font penser à une bonne augure. Cette navigation d'une cinquantaine de milles ne pose pas de problèmes en théorie. Une fois le bon cap pris, c'est tout droit, le vent d'est en journée s'établit à sud-sud est en fin d'après midi. Mais voilà, ce n'est pas tant la distance qui m'impressionne (j'ai déjà parcouru 68 miles d'une traite en barrant), que l'absence de repères visuels. Eh oui, c'est la première fois que je navigue si loin du trait de côte. Aucun repère visible, juste le compas.
Il faut que fasse attention aux anomalies magnétiques qui sont indiquées sur les cartes au niveau des Roches Douvres et qui risquent de fausser mon cap. Pour la petite histoire, le phare qui s'y trouve est le phare européen le plus éloigné des côtes et il est totalement autonome, alimenté par des batteries chargées par panneaux solaires, groupes électrogène et aérogénérateurs. Les derniers gardiens ont quitté le phare en octobre 2000.
Quant à moi, mon cap doit être corrigé en fonction des courants qui vont me déporter au long de la marée. D'abord vers l'Est, puis vers l'Ouest. Enfin, d'autres courants locaux seront à prendre en compte à l'approche de la passe du petit Russel près de Guernesey.

Pour mener à bien cette navigation, j'ai investi dans le pilote côtier n°7 qui va de Saint-Malo à Dunkerque en passant par tout le littoral des Anglo-Normandes, le département de la Manche... 

On rencontre dans le monde bien des mers fortes et dangereuses mais guère plus de complexité que dans les eaux qui entourent dans l’ouest du Cotentin, les îles anglo normandes Jersey, Guernesey, Serk et Aurigny.
— Alain Rondeau, dans le Pilote Côtier

Les Casquets, près d'Aurigny, au mauvais endroit, au mauvais moment, lors de ma première location de voilier début 2013.

D'ailleurs ce Pilote Côtier d'Alain Rondeau est le nec plus ultra en terme de navigation d'après tous les marins croisés durant cette balade. Alain Rondeau n'essaye pas de masquer la réalité de ces zones de navigation qui peut être piégeuse pour le néophyte. "On rencontre dans le monde bien des mers fortes et dangereuses mais guère plus de complexité que dans les eaux qui entourent dans l’ouest du Cotentin, les îles anglo normandes Jersey, Guernesey, Serk et Aurigny. Le marnage ici est impressionnant, un record presque mondial avec 14 m aux portes du bassin de Granville. (...) Tout au nord Aurigny présente un caractère nettement plus marin et sauvage, car elle se trouve ceinturée par les terribles courants du Raz Blanchard qui près de la pointe de la Hague peuvent atteindre les 8 à 9 noeuds. Là encore un record sur les côtes de France. Le moindre vent en s’opposant à ces courants violents, lève une mer forte. C’est là un des passages les plus dangereux. mais à l’étal lorsque la mer retrouve son calme, il ne faut guère de temps en profitant des mouillages tout proches du cap pour rejoindre la vaste rade de Cherbourg..."

Effectivement, c'est du lourd ! Chaque marin, à un moment, m'a parlé des courants qu'il y avait chez lui, du coureau d'Oléron au Raz de Sein. Mais aucun n'égale le Raz Blanchard en terme de puissance et de brutalité, en France. Blanchard, car il soulève de l'écume. Mais, bon, pour l'instant je n'aurais que de petites occasion de tester les courants, dont ceux qui passent par Guernesey : la passe du Petit Russel.
Le début de la balade est plutôt cool, un vent d'est, un cap facile à tenir. A quelques milles des côtes, j'enclenche le pilote automatique pour me prendre un café. Je vérifie l'absence de navires dans les barrages sur 360 degrés. Sur ces allures de travers, le pilote réagit mieux qu'au portant. C'est chouette.
Je reprends la barre à l'approche des Roches Douvres. En fait, j'ai un doute. Suis-je sur le bon cap ? Je pense que quelque chose fait dévier mon compas magnétique. Au même moment, la navigation avec l'Ipad déconne, plus de batterie. Suis-je sur le bon cap ? J'effectue un changement de bord et. Argh. Où suis-je ? Où vais-je ? Merde, je suis con. Le soleil est au zénith. Argh et le vent ? Lui n'a pas du bouger. Je me remets dans la bonne direction. Ce merdouillage n'est pas sain. Je devrais mieux me concentrer et maintenir l'allure que j'ai prise en sortant du Jaudy, le vent n'ayant pas bougé...

L'approche du plateau des Roches-Douvres. Mon cap est bizarre au compas et l'estime du cap avec l'Ipad n'est pas fiable du tout.

Je mets le pilote automatique en route et profite d'une plus grande autonomie offerte par cette seconde batterie. La trop petite taille du panneau solaire saute aux yeux. 50 watts, c'est bien juste pour recharger les deux batteries censées alimenter un si gros consommateur de courant, même si ce n'est "que" le Raymarine ST1000 +.  Les deux batteries sont pleines, je m'autorise une sieste non sans avoir scruté l'horizon à 365 degrés. Le cockpit bâbord est top ! Ma grande carcasse tient en longueur. Je m'allonge la tête protégée du soleil et regarde le mat et les voiles tenter d'accrocher les nuages. Vingt minutes plus tard, je suis frais et dispo... Les milles s'enquillent, je continue de faire tourner un peu le pilote et range le bateau. Une longue houle de 2,5 m masque les côtes anglo-normandes lorsque je suis au creux de la vague. Je jubile intérieurement d'arriver enfin à Guernesey après l'épisode loupé de 2013 ( J'avais nous avions pris le traîne couillons pour... Jersey). Le vrombissement d'un avion se fait sentir, je n'arrive pas à voir si s'agit d'un Trislander, un de ces fameux avions à 3 moteurs à hélices qui a assuré pas mal de liaisons entre les îles (et qui a été mis en retraite en juin 2015 au moment où j'écris ces lignes).

L'arrivée avant la passe du Petit Russel...

Le vent est toujours très présent, mais il y a surtout ce courant qui me décale toujours vers l'Est. Du coup, je pointe vers l'Ouest de Guernesey afin d'embouquer la passe du Petit Russell qui, selon mes çalculs, devrait m'être favorable dans les prochaines minutes et pour quelques heures. Je vérifie avec l'Almanach du Marin Breton et me dis que, franchement, j'assure. Dehors, le soleil me gratifie d'un magnifique coucher. je sors le Canon pour immortaliser l'instant. Décidément, le ciel aura été toujours superbe avec moi ce jour. L'atterrissage à Saint Peter port est juste sensationnelle. Le bruit, la langue, les néons des restaurants me font frissonner l'échine. Pour un peu, j'aurai les larmes aux yeux. D'ailleurs je les ai en tapant. C'est inoubliable, ça remue les tripes, le cerveau, le nez, les yeux et la machine à souvenirs.

1975, premier voyage aux Anglos...

1975 : Guernesey, Serck en Famille. Oh, ce sont des souvenirs épars, comme ceux de ces fraises trempées dans de la crème jaunâtre et épaisse, des esquimaux aux formes et aux goûts bizarres, l'odeur du goudron chaud et une certaine insouciance. 1975, j'étais tout gamin, 1975, c'est le premier voyage dont je me souvienne. 1975, c'était gourmand, 1975, c'était insouciant, 1975, c'était bien !
Pour l'heure, j'ai deux envies, boire une pinte de Liberty Ale, cette blonde brassée dans les iles et manger un fish and chips. Une chance, le décalage horaire joue pour moi, il est une heure de moins ici. Je termine la soirée dans ce bar en face du bateau heureux. Une autochtone m'offre une pinte, ma 5e mais refuse ma tournée car elle doit se coucher, un peu pompette. Je rentre à mon bord un peu crevé... 

Une journée totale à me balader à Saint-Peter Port. Une journée qui passe très vite et qui sera la dernière. La météo du début de semaine est mauvaise, je dois rejoindre impérativement Carentan en deux étapes. Le soir même, je m'attache dans l'avant port sur un ponton peu usité, ça bouge, mais tant pis.

Nous sommes le 6 juin 2015 et je vais débarquer à Cherbourg par le Raz. Mon calcul de marées est bon, moins que ma route. La bouteille de Porto est sortie et je verse une lampée au Raz, à Neptune où à n'importe quel Dieu qui pourra apaiser le courroux du courant ! La mer est parfois ridée, parfois des gouttelettes semblent vouloir jaillir du fond. C'est flippant. Moins encore que les marmites qui me boulent de manière désordonnée... Benoitement, je pensais avoir passé le Raz et c'est vraiment là que je le découvre avec ce coefficient de 85 ce qu'est un début de peur. Je reste concentré car là, ça ne rigole plus. Le Yam que j'ai allumé par sécurité semble caler à l'approche de ces vagues. Ouf, il tient ! Au moment où je ne m'y attends pas une déferlante me prends sur le côté et me rappelle à ma condition de terrien : tout est en vrac au fond du bateau. Je regarde là-haut et vois le Cross Jobourg. En cas de soucis je sais que je peux compter sur eux et sur la vedette des sauveteurs en mer de Goury, la Mona Rigolet ! A la VHF, j'entends que l'Abeille remorque un cargo gazier. Finalement d'autres sont plus en difficulté que mon petit bateau qui file avec le courant à près de 11,5 noeuds. La vitesse pour vous terriens de 21 km/h. 
Les courants se calment. A droite, ça s'agite encore un peu, en face, c'est calme.

La gare maritime transatlantique. La classe.

Ouf, très rapidement j'arrive en rade de Cherbourg et la silhouette familière de la gare maritime me rassure.

Le repas du midi est assuré !

Je passe voir le studio Diplopie de Baptiste Almodovar à Cherbourg, non sans avoir bu une bière pour me remettre de mes émotions... 
Coup de fil de mon pote Edouard : il veut me rejoindre pour la dernière étape ! Cool, ça me fait plaisir. On s'enquille deux verres au bar et je l'invite à monter à bord... Petit déjeuner à bord, en navigant, je me requinque en pensant que le Raz de Barfleur sera moins violent. En fait, il y a quand même quelques secousses et deux trois marmites. Forcément, j'ai un peu peur aussi pensant revivre les péripéties de la veille. Ouf, il n'en est rien. Moins amariné que moi, Edouard n'a pas peur et se comporte comme un chef !

Il a déjà de nombreuses milles d'expérience et prends la barre avec plaisir et doigté. Je sors la ligne de traîne et nous récupérons deux maquereaux au large des îles Saint-Marcouf.
Très vite, nous arrivons à la baie des Veys avec le jusant, je remets le moteur en marche. C'est bon, me voilà à mon port d'attache, Carentan. Heureusement qu'Edouard m'aide à passer l'écluse ! Me voilà dans le bassin, je mets le cap vers le ponton visiteur avant de m'installer sur le L, où je prends une place à l'année. Depuis ? j'ai plein d'histoire à vous raconter... 

Dans le port de Carentan...

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